La domination mentale survit aux indépendances. C’est cette évidence que le premier Congrès ordinaire de PASTEF – Les Patriotes, tenu le 6 juin 2026 à Diamniadio, Sénégal, a voulu inscrire au cœur de son orientation culturelle, traduite dans la Résolution spéciale : « Décoloniser les imaginaires pour transformer la société ». Son postulat est simple et sévère mais plein de bon sens : aucune transformation politique ou économique ne sera durable si elle laisse intacte la manière dont un peuple se pense.

Le raisonnement est d’abord historique. La colonisation, rappelle le texte, ne fut pas seulement une occupation de territoires et un pillage de ressources ; elle imposa des hiérarchies culturelles, des modèles de réussite, un rapport au savoir. Frantz Fanon l’avait établi dans Les Damnés de la terre (1961), Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme (1950), et Cheikh Anta Diop, dès Nations nègres et culture (1954), en avait tiré une conséquence : sans conscience historique propre, point de souveraineté. L’école coloniale, qui faisait réciter à des enfants de Saint-Louis ou de Ziguinchor « nos ancêtres les Gaulois », en fut l’instrument achevé. Ngũgĩ wa Thiong’o, dans Décoloniser l’esprit, parlait de « bombe culturelle » : elle détruit la confiance d’un peuple en ses langues, en son passé, en lui-même.

Or ces mécanismes n’ont pas disparu avec les indépendances ; ils ont changé de visage. La Résolution susmentionnée pointe avec lucidité les relais internes de cette domination : une « bourgeoisie culturelle périphérique » qui mesure sa société à l’aune de critères d’ailleurs et disqualifie les savoirs locaux. L’exemple est quotidien : le parent qui s’enorgueillit que son enfant parle mieux le français que le wolof, le jeune qui n’entrevoit de réussite qu’à l’autre rive de la Méditerranée.

La nouveauté du texte est qu’il refuse de s’en tenir à l’incantation. Il propose des politiques : une école qui enseigne l’histoire africaine et les résistances anticoloniales ; des langues nationales progressivement présentes dans l’enseignement, la recherche et l’administration ; des universités et des centres de recherche tournés vers les besoins du pays ; un investissement dans le livre, le cinéma, le théâtre, la musique et les industries créatives.

La Résolution spéciale : « Décoloniser les imaginaires pour transformer la société » ne se contente pas du passé : elle vise le terrain où se jouent désormais les imaginaires, le numérique. Algorithmes, plateformes et intelligence artificielle façonnent désormais les représentations collectives, et l’on sait que la plupart des grands modèles de langage sont entraînés sur des corpus massivement anglophones, où les langues africaines pèsent peu. Des initiatives comme la communauté Masakhane, qui rassemble des chercheurs africains autour des langues du continent, montrent que l’alternative est possible. « Un peuple qui ne produit pas ses récits finit toujours par consommer ceux des autres » : la formule vaut pour les écrans comme pour les livres.

Cette décolonisation, précise le document, n’est ni repli ni xénophobie : il ne s’agit pas de rejeter l’universel, mais de passer de consommateurs de modèles à producteurs de sens. Elle est aussi une condition économique : l’effort, la discipline, la créativité et la responsabilité collective ne prospèrent pas dans les sociétés gouvernées par la rente et le clientélisme. Elle est enfin panafricaine, car les frontières héritées de la colonisation continuent de cloisonner les œuvres et les savoirs.

Reste le rôle assigné au parti : non une simple machine électorale, mais un instrument de formation et d’élévation de la conscience politique. Le pari est exigeant, mais cohérent : une révolution démocratique qui laisserait le peuple prisonnier des imaginaires de l’ordre qu’elle prétend dépasser n’aurait gagné qu’une bataille, pas la guerre.

Félix Atchadé